« Ma Résistance » par M. Sylvain Meyer

MA RESISTANCE

 Sylvain MeyerDES RAISONS DE RESISTER Après la trahison de Pétain et les mesures contraires aux principes de la République, mon père, adjoint à la municipalité, est révoqué, tout le conseil étant dissout, on lui retire son permis de chasse ainsi qu’a moi-même. Je faisais alors partie d’un groupe artistique. Notre président, vichyssois, décide, en préparation d’une soirée, de faire jouer l’hymne au maréchal Pétain « Maréchal, nous voila ! ». Je m’y oppose fortement et l’hymne n’est pas joué. Quelques jours plus tard, je suis convoqué en mairie, mis en présence du brigadier de gendarmerie de Pernes, Michel. Celui-ci me pose pas mal de questions sur mes opinions politiques, et me demande si j’appartenais au Parti Communiste. Je lui réponds que non, ce qui était vrai a cette époque. Peu après, une fiche parvint en mairie de Velleron, ainsi libellée à mon sujet: « Ce triste individu est astreint à résidence surveillée dans sa commune avec obligation de se présenter toutes les semaines en mairie ! » Passionné de course a pied, je faisais partie du B.C.I de l’Isle sur la Sorgue. A partir de ce moment, lorsque étaient organisées des compétitions, mon président était tenu de s’adresser à la préfecture pour que j’obtienne un laisser passer. Lorsqu’on est jeune, on a du mal à accepter une telle mesure disciplinaire !En 1941, je dois partir aux Chantiers de Jeunesse. La propagande vichyste y était omniprésente, nous étions sous les ordres d’anciens militaires triés sur le volet qui, le matin au drapeau, nous faisaient chanter les hymnes nationaux. Cela m’était vraiment pénible.

JE M’ENGAGE A mon retour des Chantiers, j’ai la visite d’un ami de Pernes, Danton Milhet. Avec d’autres camarades, il venait de constituer un groupe de maquisards dans les Monts de Vaucluse. Vu que ces jeunes étaient dans l’illégalité, ils n’avaient plus droit à leur ration de nourriture, il allait falloir collecter principalement des pommes de terre, mission que je m’engageai à accomplir auprès de certains paysans. Au cours de la discussion, Danton me demanda si je voulais faire partie de son groupe car il y avait des actions à mener. Les premières devaient être la distribution de tracts qui me parviendraient par un membre de la direction départementale. Ce fut le départ de mon engagement comme agent de liaison du maquis Jean Robert. Je constituai donc deux boites à lettres. Une située au croisement de la Grangette et la deuxième sur la route qui menait à Pernes, tout près de la scierie de M. Pesce. Je vous parle de boites à lettres : c’était une simple boite de conserve que je planquais dans un talus ou en contrebas d’un ruisseau, horizontalement, afin que l’eau n’y entre pas. Par l’intermédiaire de deux camarades venant d’Avignon à vélo, nous échangions certains renseignements que je transmettais au maquis. Il y avait aussi des tracts tires a la ronéo que l’on distribuait dans les villages. Par la suite, ordre fut donné de passer a d’autres types d’actions que l’on décidait avec les gars du maquis. Comme en 1943 ils avaient pu obtenir par parachutages des explosifs, notre action de sabotage concerna les voies ferrées. Ce fut d’abord l’action sur la passerelle du quartier du Jas a Velleron avec Robert Arnaud et Maurice Nouet. Il n’en résulta que des dégâts matériels. Une semaine plus tard, nous avons Opéré avec un deuxième gars du maquis la même opération sur la passerelle de Saint-Paul qui se trouvait sur la commune de Pernes. Par certains canaux nous avions appris que le soir, vers les 22 heures, passait un train blindé allemand. Pour des raisons de sécurité, ils empruntaient plutôt des voies secondaires. Nous décidons donc d’une opération sur le grand pont de chemin de fer près de la gare de Velleron.

Je montai une équipe car il fallait opérer sous protection armée. Nous avions du plastic, une pâte molle et grasse de nitroglycérine que l’on travaille à la main et qui nécessite l`emploi d’un détonateur. Nous nous réunissons avec Maurice, mon frère, Gaston Houx et François Corneta, un réfugié espagnol, ancien des Brigades internationales, qui vivait chez Henri lmpératori. Nous disposions de deux fusils Remington pour la protection. Afin de faire sauter le convoi avec le pont, nous avons posé sur les rails ce que l’on appelait un crapaud. Cette pièce faisait fonction de détonateur lorsque passaient les deux roues et comme chaque charge était reliée par un cordon Bickford, tout explosait en même temps. Après que tout fut mis en place, nous nous mettons en sécurité à distance et attendons le passage du convoi, mais le temps s’écoulant le train n’arrivait pas. Nous dûmes débrancher le crapaud et avec la pose d’un seul détonateur nous décidons de faire sauter les charges. Celles-ci ne causèrent que des dégâts minimes sur les piliers et la ferraille !En juillet 1943, avec la loi sur le Service du Travail Obligatoire décrétée par Vichy, beaucoup de jeunes demandèrent à rejoindre le maquis. Je fus sollicité pour conduire, avec un autre camarade, Gilbert Grangier de Sorgues et Ancelin de l’lsle. Le transport se fit sur le cadre de nos vélos par la route de Pernes-Saint-Didier-Venasque via la Cornerette. Vu la chaleur, nous dûmes monter les côtes à pied. Arrivés au camp, on nous a remis des tracts antiallemands que nous avons distribués sur la route du retour, même devant Sainte Garde où se trouvait un cantonnement allemand. Nous chantions Lili Marlène pour déjouer tout soupçon !Le même mois, comme un mot d’ordre national des FTP demandait que l’on fleurisse les monuments aux morts le 14 juillet, avec Gaston Houx, le soir du 13, nous avons passé le mur nord du cimetière et avons déposé un bouquet tricolore au pied du monument.

LA LUTTE S’INTENSIFIE Un peu plus d’une semaine après avoir échoué le premier sabotage du pont, nous préparons une nouvelle action. Avec Maurice Nouet, il nous vient l’idée de tenter d’appliquer les charges en quinconce aux quatre coins du pont afin de faire tourner le tablier métallique. Nous disposons de deux charges de trois kilos de nitroglycérine et deux d’un kilo que le maquis nous a transmises. Pour cette opération, il a fallu recruter d’autres camarades afin d’assurer la protection. Au soir fixé (je ne peux donner la date précise), nous nous rendons sur le pont, Gaston Houx, François Corneta et mon frère Henri. La nuit est calme, nous plaçons nos quatre charges sous les angles du pont et les relions avec du cordon Bickford. A une extrémité, j’ajoute 60 centimètres de mèche lente ainsi qu’un détonateur pince à l’autre extrémité, l’autre côté servant pour l’allumage. Nous nous concertons pour choisir un abri au moment de l’explosion. Au bord de la rivière, à une centaine de mètres, il y a de gros platanes dont les troncs peuvent nous protéger des éclats. Les camarades se mettent à couvert et je reste sur le pont le temps d’allumer la mèche avec mon briquet. Une fois qu’elle commence à brûler, je pars en courant les rejoindre. Nous attendons. Au bout d’une demi-heure, aucun résultat. Je décide de retourner sur le pont où je constate que n’avait brûlé qu’une partie de la mèche. Il restait à peine quelques centimètres. Artificier en herbe, je fais alors l’une des plus grosses bêtises de ma vie !Dans nos élans de jeunesse, nous en avons bravé des dangers, j’allume de nouveau et pars en courant à travers le champ. Je n’étais qu’a mi-chemin lorsque le pont a sauté. J’entendais partout autour de moi des Plouf. C’étaient des morceaux de ferrailles. Par bonheur, aucun ne m’est retombé dessus Mission accomplie, chacun est rentré chez soi. Ce n’est que le lendemain qu’a notre grande satisfaction nous avons découvert notre pont, dont le poids était estimé à 90 tonnes, couché dans la Sorgue.

Il subsiste encore à ce jour un pont identique à l’lsle sur la Sorgue. Toujours pendant ce mois de juillet, je rencontre au Thor un ami maréchal ferrant, Alphonse Begou. Au cours de la discussion, il me fait part de ses activités de résistant avec Jules Ten de Langes et Jean Garcin, qui deviendra plus tard président du Conseil Général de Vaucluse. C’était le trio militaire du maquis du Chat de l’Armée secrète sur la commune de Lagnes. Il me demanda s’il m’était possible de réceptionner une certaine quantité d’armes au prochain parachutage. Une proposition intéressante car au maquis FTP Jean Robert nous en avions peu. Cela pouvait intéresser les deux camps. Quelques jours plus tard, je réceptionnai donc à notre ferme à la Pouyaque un camion à la tombée de la nuit. Lorsqu’il fut entré dans le hangar et que nous avons soulevé la bâche, nous avons découvert six containeurs de deux mètres pleins d`armes ainsi qu’un septième rempli de plastic, détonateurs, mèches, cordons Bickford, avec une pince métallique pour préparer le tout. Il était urgent de mettre tout ce chargement à l’abri et nous le mîmes provisoirement dans le foin. Le soir même, il fallut réquisitionner d’urgence une équipe pour cette tache. Ce furent François Corneta, Gaston Houx, Adrien Colomb, André Chabas, Marcel Jaufret, mon père, mon frère et moi. J’avais auparavant repéré une ferme abandonnée quartier de la Lyonnaise, un kilomètre avant la Parisienne et, au clair de lune, par paquets sur le dos, tout fut mis en lieu sur. Les bandes de balles des pistolets mitrailleurs nous grattaient les côtes. Comme il fallait effacer toute trace, les trois plus anciens, avec pelles et pioches, ouvrirent une tranchée près du jardin et tout ce matériel métallique fut enfoui. Au cours des mois suivants, il partit par petites quantités vers les maquis du Chat et Jean Robert. Jules Ten vint un jour avec un cheval et une charrette pleine de foin pour camoufler le chargement. Un soir d’août, alors que nous avions soupé à la Pouyaque, Sylvain Blanc et un autre camarade du maquis Jean Robert arrivèrent à pied car ils étaient tombés en panne dans le chemin de Malan avec le ravitaillement pour le camp. Ils venaient de charger à Velleron des biscuits de guerre et de la margarine qui avaient été entreposés dans le hangar de monsieur Bruna, quartier Saint-Michel, après un coup de main à la biscuiterie La Pampa de l’Isle sur Sorgue. Nous les fîmes manger et après avoir bricolé leur véhicule ils purent reprendre la route du camp. Parmi de nombreuses activités, en 1942-1943, lorsqu’il y eut les arrestations massives de juifs. deux familles marseillaises, les Mestrano et les Barquate vinrent se réfugier a l’Isle sur Sorgue. Mon cousin, Marcel Thome, de Methamis, qui était secrétaire de mairie à Blauvac, dérobait des tickets de pain, me les faisait parvenir à Velleron pour Madame Mestrano qui venait les chercher à vélo à la Pouyaque avec ses deux enfants en bas âge. Une partie des tickets allaient au maquis Jean Robert. Et, au cours du premier semestre de 1944, notre groupe fut chargé d’assurer la protection armée lors de deux réunions secrètes des états-majors FTPF de la région. La première à la Grangette à Velleron, la seconde au Thor, chez monsieur Féraud. Des réunions secrètes dont nous ne sûmes rien sur les décisions qui y furent prises.

LA LIBERTE RETROUVEE Août 1944 voit l’exode de l’armée allemande. Les arrestations, tortures et exécutions sont nombreuses. Après Sarrians le ler août, c’est au tour du maquis Jean Robert de subir des pertes humaines. Un groupe de maquisards revenant d’une expédition arrive à la ferme de Barbarenque afin de soigner un blessé. A ce moment se présente un groupe de SS qui encercle la ferme. Trois de nos camarades sont fusillés ainsi que mes deux cousins, enfants de la famille Pons Un monument a été érigé sur les lieux du martyre. Avec l’accord de la municipalité du Beaucet, une grande cérémonie commémore chaque année le sacrifice de nos camarades sur la place du maquis Jean Robert.

A la Libération, les troupes allemandes se retirent sans dégâts. En collaboration avec le Comite de Libération, avec mes camarades nous assurons la sécurité.Nous pouvons offrir aux habitants des châtaignes venant de Lalevade dans 1’Ardèche ainsi que des tonneaux de Raisiné cédés à bas prix par la distillerie Castellin de l’Isle sur Sorgue grâce à notre camarade Isidore Chalon, qui y travaillait et qui participait avec nous à des actions de sabotage.

LE DEVOIR DE MÉMOIRE Ces quelques années ont beaucoup marqué ma jeunesse. Ce que j’ai fait alors, s’il fallait le refaire, je serai partant afin que mon pays garde son indépendance et ses libertés qui me sont si chères. Malgré cela j’ai horreur des guerres et je n’ai aucune haine envers le peuple allemand. J’ai toujours des contacts avec des professeurs de ce pays qui sont devenus des amis intimes. Et je pense toujours à mes camarades résistants et déportés dont nous voulons perpétuer le souvenir et la mémoire, entre autres par le contact avec des directeurs d’écoles et de collèges et des enseignants avec lesquels nous organisons de nombreuses conférences.

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