Café Mémoire « La féodalité »

Us et moeurs au Moyen-âge

Le Café Mémoire de ce jour nous plonge dans le Moyen Age, cette très longue période ténébreuse de 1000 ans que nous connaissons à Féodalité 1travers les enluminures mais un peu moins par les rares écrits sur le quotidien. M. Joël Geslan tient à souligner que si l’on a une vision négative des mœurs de cette époque, c’est sans soute à cause de son dernier cycle du XIVème et XVème siècles avec la guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre, les conflits de succession, les hordes de brigands qui semaient la terreur dans les campagnes, le recul des conditions d’existence.

Mais c’est le siècle précédent qu’il va nous présenter, et il va provoquer l’étonnement général en tordant le cou à bon nombre d’idées reçues.

Ce cycle féodal va de l’avènement de la dynastie capétienne jusqu’à la mort en 1270 de Saint Louis, ce grand roi reconnu pour sa piété et sa grande sagesse. Nous allons donc découvrir les manières de vivre du XIIIème siècle présenté comme l’Age d’or, en tout cas un temps de répit au milieu d’une époque rude. Preuve en est : l’augmentation de la population, conséquence de Féodalité 2l’amélioration de l’alimentation et l’hygiène. Bien sûr, la mortalité infantile est élevée, mais il ne faut pas croire que l’on ne peut pas vivre vieux. Joël Geslan cite des noms célèbres : Marco Polo, cet extraordinaire voyageur, qui a vécu jusqu’à 70 ans, Aliénor d’Aquitaine qui chevauchait encore dans ses terres pratiquement jusqu’à sa mort … à 82 ans ! De gros progrès sont faits dans l’agriculture : l’augmentation des terres cultivées avec l’essartage des moines, la charrue qui permet de creuser des sillons plus profonds pour une meilleure production, l’assolement triennal pour éviter aux sols de s’épuiser, le collier d’épaule qui permet au cheval de tirer, non plus avec son cou, mais la force de tout son corps…. Et il est faux de croire que les combats entre chevaliers rivaux détruisaient les cultures. Les seigneurs avaient le souci de l’amélioration de leurs terres, dont ils tiraient profit eux aussi. Avec l’accroissement de la population, de nouvelles villes se construisent, que l’on identifie encore dans la toponymie « Villeneuve ».

M. Geslan nous remémore l’organisation de cette société médiévale, partagée entre ceux qui prient (les ecclésiastiques), ceux qui combattent (les nobles) et l’écrasante majorité de ceux qui travaillent (paysans, artisans, commerçants). La noblesse composait le système féodal très hiérarchisé : à la tête, le suzerain, le seigneur suprême, le roi, dont le pouvoir était cependant encore relativement limité à cause du morcellement du territoire en comtés et duchés. Les comtes et les ducs étaient de grands seigneurs vassaux du roi du France, mais ils avaient aussi leurs Féodalité 3vassaux. Le seigneur et ses vassaux étaient unis par un lien fort : le vassal devait rendre hommage à son seigneur, lui prêter fidélité, combattre pour lui 40 jours par an, en échange de quoi le seigneur lui attribuait une terre, le « fief », travaillé par des paysans. C’est ainsi que l’on constate que cette société accordait une importance capitale à ‘engagement, la parole donnée, la fidélité, la confiance, l’honneur, principes mis à mal dans notre société actuelle ! De plus, lorsqu’ils faisaient la guerre, les nobles étaient en tête du combat, ils donnaient de leurs personnes : rien à voir avec les généraux qui donnent des ordres de leur QG ! Quant à leur fortune, elle était mesurable, visible : pas de fortune cachée…

Les gens de l’Eglise catholique jouaient aussi une importance capitale, surtout les membres du haut clergé qui étaient aussi souvent des nobles. A ce titre, ils pouvaient donc faire la guerre ; nous sommes toujours perplexes quand nous pensons à un évêque partant en guerre… Mais, dans l’ensemble, le clergé a exercé une influence positive sur la noblesse, s’efforçant de canaliser l’esprit fougueux des jeunes chevaliers et les tournant vers une expédition militaire au service de la défense de la Terre Sainte : les croisades. C’est également le clergé qui a imposé la Trêve de Dieu, la Paix de Dieu. Les mœurs des chevaliers se sont donc adoucies, donnant naissance à l’esprit chevaleresque. Et l’on ne s’employait pas à corriger seulement les excès belliqueux des nobles, certains ordres mendiants se sont crées en opposition avec l’opulence affichée par certains membres du clergé : les dominicains, les franciscains.

La justice nous étonne également tant par la cruauté de certaines pratiques que la variété des sanctions. Les condamnations à mort ne concernaient que les affaires et de morale de religion. Dans ce cas, on procédait à la pendaison (gibet de potence), la décapitation, la crémation pour les hérétiques, l’échaudage (fait d’être jeté dans une marmite d’eau bouillante) pour les faux-monnayeurs. Bon nombre de sanctions prenaient un caractère dissuasif comme l’exposition humiliante au pilori devant tout le monde, le marquage au fer…Mais M. Geslan balaie encore des idées reçues : il n’y avait pas d’ « oubliettes » dans les châteaux,  ce sont des silos à céréales qui ont fait imaginer des cachots pour abandonner des coupables ; de même que l’on n’a jamais emmuré des femmes : les « murs » étaient des jardins privatifs clos où les femmes étaient astreintes à des résidences surveillées. Et comme il n’y avait pas de prisons au Moyen Âge, s’il était décidé qu’une personne importante devait être enfermée, on la conduisait dans un logement du château : elle donnait sa parole d’honneur de ne pas s’échapper : la parole plus forte que tout !

Dans le domaine de la connaissance, M. Geslan explique qu’il existait plus de gens que l’on croit qui savaient lire et compter : c’étaient les bourgeois des villes qui pratiquaient le commerce, mais aussi les gens du peuple qui vivaient dans les bourgs. L’apprentissage se faisait dans les écoles religieuses, mais aussi dans les églises : l’édifice religieux ne servait pas qu’à l’office religieux : on y mangeait, on y dormait, on y faisait des ventes… La langue pratiquée était la langue romane ou bas-latin avec des variantes entre le nord « langue d’oïl » et le sud « langue d’oc ». Les études dans les universités comme la Sorbonne se faisaient dans a langue noble : le latin, d’où la survivance du nom de ce secteur parisien : le quartier latin. Dans le commerce, on commençait à utiliser les chiffres arabes. Bon nombre de connaissances en matière médicale venaient aussi du monde arabe. On se souciait des malades. Saint-Louis a fait construire l’hôpital des Quinze-Vingts pour s’occuper de 300 chevaliers qui ont eu les yeux crevés au cours de sa croisade. Nous sommes surpris d’apprendre que le médecin, celui qui a fait de longues études, ne touchait jamais le malade : l’exécutant était le barbier-chirurgien qui amputait, trépanait… Mieux vaut abandonner ce domaine qui devra attendre encore bien longtemps avant de connaître de réels progrès.

Au quotidien, on vivait dans l’approximation des mesures. On ne possédait pas de pendules pour mesurer le temps de façon objective ; on n’avait que le sablier et la clepsydre. La perception du temps écoulé se mesurait par rapport à la course du soleil dans le ciel : prime, zénith, none…, donc,Féodalité 4 en hiver les « heures » passaient plus vite qu’en été et la durée de travail se trouvait réduite. On vivait ainsi au rythme des saisons. Nous gardons de nombreuses expressions de l’époque, même si elles ont pris un autre sens : le « travail au noir », c’est-à-dire à la lueur des chandelles, était interdit pour raison de sécurité, la cloche que l’on abattait sur les braises le soir se nommait le « couvre-feu ». L’approximation se retrouve aussi dans la mesure des distances : la lieue est en principe la distance effectuée en une heure, mais elle varie donc selon que l’on circule en plaine ou en montagne ! Pour le commerce, les mesures manquaient tout autant de précision : la brassée, la coudée, le doigt… Pour couper court à tout problème, on fixait un gabarit à l’entrée de la halle. C’était également le cas lors des grandes foires, en particulier la foire de la Madeleine de Beaucaire, où les grands navires devaient s’arrêter, car ils ne pouvaient pas remonter le Rhône plus haut. Là s’échangeaient le bois, les épices, les verreries… Il fallait faire sonner les pièces en les laissant tomber afin d’évaluer leur teneur en métal précieux, puis les peser avec une petite balance, le « trébuchet », posé sur un banc. Là réside l’origine du nom banquier ainsi que Féodalité 5l’expression « pièce sonnante et trébuchante » ! Des sommes importantes étant en jeu, pour éviter de se faire voler au cours des voyages, on avait déjà inventé la lettre de change que les marchands cachaient soigneusement, parfois même entre les dents !

M. Geslan aborde ensuite la vie dans les maisons, illustrée des nombreux objets présentés en une petite exposition. L’habitat rural avait un soubassement de pierre surmonté de torchis sur montage de bois. Seules les maisons bourgeoises étaient en dur. On n’a aucune trace de cheminée : on se chauffait avec un brasero, d’où leFéodalité maison risque d’incendie. Et comme dans les maisons à deux ou trois niveaux, chaque étage était en avancée sur celui du dessous, le dernier rejoignait presque celui de la maison d’en face, ce qui favorisait la propagation des incendies à tout le quartier.

Le mobilier était simple. Les lits étaient assez grands pour faire dormir parents et enfants dans le même, les coffres en bois servaient au rangement.… Et toute personne partant en voyage emportait son coffre qui devait être assez long pour qu’elle puisse y dormir la nuit ou y être enterrée au cas où elle trépasserait ! Quant à la table, elle était « dormante »  quand elle était fixe, ou bien il s’agissait d’une planche posée sur des tréteaux à trois pieds, d’où l’expression encore utilisée « dresser la table ». Même dans les familles aisées, un simple « tranchoir » (tranche de pain) pouvait faire office d’assiette quand on mangeait notamment de la viande; après le repas, la dame Féodalité 7allait distribuer aux domestiques le pain imbibé de jus de viande. Mais chacun avait son écuelle en bois, en terre, sa cuillère en bois, son couteau : l’ensemble formait le « vaisseau » (origine du nom vaisselle). La fourchette n’existait pas, ni à deux ni à trois dents : personne n’aurait pu porter à sa bouche un ustensile faisant penser aux cornes ou à la queue du diable ! Pour la boisson, on possédait des gobelets en corne, en métal, ainsi que des calices et des « aiguières ».

L’hygiène était, paraît-il de rigueur, et s’accompagnait même de raffinement dans les familles aisées. Un domestique Féodalité 8passait avec un « aquamanile » pour verser de l’eau parfumée aux pétales de roses sur les mains que les convives plaçaient au-dessus d’un récipient, tandis qu’un autre domestique donnait de quoi s’essuyer.

D’ailleurs, on se lave, chez soi dans des cuviers ou aux bains publics. On connaissait et on  utilisait le savon d’Alep. Les femmes se protégeaient la peau, se maquillaient.

Pour s’éclairer, on disposait de lampes à huile, de lanternes. Le feu se faisait avec une sorte de briquet composé d’un silex, d’une pièce métallique et de l’étoupe : le tout formait le « fusil »  qui n’était pas, il faut bien le reconnaître, d’une utilisation aisée. On préférait donc garder le feu dans un « pot à feu » transporté par le sergent « boutefeu ».

Féodalité 9Les vêtements se devaient d’être pratiques et élégants. Plus le rang était élevé, pus le vêtement était long. On les fabriquait dans les tissus les plus variés : laine, toile de chameau, futaine, lin, chanvre, fourrure de renard, de castor, loutre, lièvre, vair…). La soie venant d’Asie n’était utilisée que par les plus riches. Les hommes portaient la « chainse », sorte de chemise, les « braies » (sorte de pantalon plus ou moins court) munies d’une sorte de ceinture, le « braïel  » pour attacher les chausses qui protégeaient les jambes et les pieds (de là vient le terme « débraillé « : avoir retiré sa ceinture, donc s’afficher dans une tenue indécente). Par-dessus la chemise, ils enfilaient la « cotte » (sorte de tunique) tandis que la « pelisse » servait pour le grand froid.

Les femmes portaient une chemise plus large sur le bas, serrée à la ceinture, des hauts-de-chausses de taille plus courte que celles des hommes. Elles avaient à la ceinture un petit sac, la « bécadière « .Féodalité 10

Les tenues de nobles se distinguaient surtout par la richesse des tissus et des ornements, notamment les armoiries. Ils avaient des chausses de maille qui ne s’étiraient pas, et qui devaient donc être plus longues pour la position assise ; par contre, il fallait les retenir par une sorte de lacet de cuir, la « jarretière », qui est devenue un attribut de la noblesse.

Féodalité 11Personne n’était cheveux nus, et la multitude des coiffes nous étonne: il existait la « cale » de toile, la « guimpe » qui tient le visage par-dessus laquelle on plaçait le « touret » ou le « tortil » ; ce dernier, sorte de tresse bicolore, pouvait aussi se porter sur le casque du guerrier.

Durant cette conférence très riche, l’idée directrice de M. Geslan était de nous montrer combien ce siècle est plus évolué qu’on ne l’a présenté dans nos études scolaires. D’ailleurs, il nous a donné deux arguments majeurs. Les femmes, d’abord, qui ont un statut social. Elles sont très respectées. Ce sont elles qui gèrent le domaine en l’absence de leur mari. C’est l’époque où se développe, dans la littérature, l’amour courtois : le chevalier se met au service de sa dame. Les ceintures de chasteté sont paraît-il, une invention du XVIIIème siècle. Le droit de cuissage ne serait qu’un impôt dont il fallait s’acquitter quand on épousait quelqu’un d’un autre fief. Autre affirmation de M. Geslan : l’Inquisition durant ce siècle, ne consistait qu’à faire une enquête pour connaître les croyances et pratiques religieuses des éventuels hérétiques. L’ordre des dominicains a été crée pour argumenter et pour ramener les Cathares et autres hérétiques dans le droit chemin du dogme officiel. L’Inquisition de cette époque n’aurait donc rien à voir avec les persécutions qui se dérouleront plus tard.

Féodalité 12Féodalité 13

C’est donc à travers cet éclairage nouveau que nous remercions chaleureusement M. G et sa dame qui nous a fait découvrir les objets du quotidien. Nous nous attardons encore un peu devant les objets exposés comme le siège pliant « Dagobert », un « olifant » que M. Geslan a fait résonner avant la conférence, tel Roland appelant à l’aide son oncle Charlemagne quand il fut attaqué par des Sarrasins au col de Roncevaux comme le raconte la Chanson de Roland…

Conférence passionnante, également très riche en précisions sur l’origine de multiples expressions de notre langue, comme « faire la grève », « tenir le haut du pavé », « découvrir le pot aux roses »…

Mais n’en disons pas plus…                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     MC.B

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